30 ans de mix : bidouille, liberté et boutons
cet article n’est pas un tuto, mais un retour d’expérience et une prise de position.
Voilà maintenant trente ans que je mixe.
J’ai débuté sur des platines CD pitchées, puis sur des platines vinyles, avant de passer au contrôleur. J’ai vu le domaine évoluer, parfois dans un sens qui le rend de moins en moins accessible. À tel point qu’aujourd’hui, il paraîtrait difficile pour le gamin peu fortuné que j’étais il y a trente ans de prendre le contrôle de soirées.
Avec une moyenne de 1500 € pour un contrôleur « clé en main », la facture est en effet corsée. Pourtant, le DJing a toujours été un terrain d’expérimentation. Et même aujourd’hui, il est tout à fait possible de mixer avec du matériel très peu cher, parce que déclassé, obsolète ou simplement hors hype.
Récemment, je discutais avec une vieille connaissance qui mixait aussi il y a trente ans. Il m’expliquait qu’il avait arrêté le jour où « tout le monde est devenu DJ », et que ces derniers se contentaient d’appuyer sur des boutons.
Personnellement, j’apprécie au contraire le fait que le DJing se soit autant démocratisé. Que les gens deviennent de plus en plus mélomanes et pointus, ça me plaît. Je pense aussi, finalement, que mon interlocuteur était surtout un vieux grincheux qui a lâché la rampe.
Quand nous étions jeunes, nous n’avions pas les moyens de nous payer de superbes Technics MK2, bien trop chères pour nos bourses de lycéens. Alors on bidouillait. On achetait — ou on récupérait — des platines vinyles correctes dans des débarras, à une époque où le vinyle était en désuétude et où un 33 tours coûtait 1 €.
Aujourd’hui, je reste dans cet état d’esprit. Pour moi, l’essence du DJing se trouve dans la bidouille, le bricolage inventif. Les pionniers du scratch n’étaient pas des gens riches, mais des gamins de quartier ingénieux.
De ce point de vue, quelqu’un qui achète un contrôleur, le branche sur son PC et mixe avec un logiciel aux fonctionnalités figées est peut-être un DJ… mais il est compréhensible qu’un vieux grincheux le traite de « pousse-bouton ».
J’ai donc envie de partager avec vous le setup que j’utilise aujourd’hui pour mixer. Il est peu cher, inventif, mais probablement pas à la portée de ceux qui aiment sortir un appareil de sa boîte et jouer immédiatement.
Je vais d’abord vous parler de la partie matérielle, essentiellement composée d’occasion, puis de la partie logicielle, forcément libre et modifiable.
Le matériel
Côté matériel, j’utilise une console Hercules RMX. Sans être une machine légendaire, elle présente de nombreux avantages.
La mienne a tous ses faders (potentiomètres linéaires) HS, mais ce n’est pas un problème pour moi — vous comprendrez pourquoi en poursuivant votre lecture.
Contrôleur acheté en 2008 chez Michenau.
Cette console a surtout un énorme avantage : elle embarque une carte son avec deux sorties et deux entrées. Peu de matériel récent propose cela, et c’est bien dommage, car cela permet de faire des choses vraiment intéressantes.
Je couple cette console avec une table de mixage Numark X9, une ancienne table numérique 24-bit, 3 voies + effets. Je l’apprécie énormément pour la souplesse de ses faders, son crossfader optique, ses potentiomètres idéalement espacés, ses effets Alesis très agréables et ses nombreuses entrées/sorties.
Table de mixage acheté d'occaz' à Top Sonor en 2018.
J’utilise également un casque Sennheiser HD25, confortable et parfaitement adapté au mix grâce à ses basses bien présentes. C’est la seule chose — avec les câbles — qui soit neuve dans mon setup.
Le logiciel
Côté logiciel, je m’appuie sur Linux Manjaro. Après avoir passé pas mal de temps sous Ubuntu et testé différentes distributions, Manjaro représente pour moi un excellent compromis entre stabilité du système et fraîcheur logicielle.
J’ai ainsi toujours les dernières versions de mes logiciels de référence, préalablement testées. La bascule vers un noyau RT (temps réel) en un clic est également très appréciable lorsque l’on fait autre chose que du DJing, afin de réduire la latence au minimum.
Comme serveur audio, après avoir laborieusement utilisé JACK pendant des années, je suis ravi d’utiliser PipeWire et son extension pipewire-jack, qui me permet les mêmes folies créatives… avec beaucoup moins d’inconvénients.
Pour le mix à proprement parler, j’utilise le formidable Mixxx, qui possède un excellent moteur de détection du BPM (coucou les pousse-boutons !).
Mixxx en action.
Je le configure avec deux platines, chacune reliée à une sortie différente de la carte son.
Mes paramètres de Mixxx.
Mixxx est extrêmement modifiable : j’ai ainsi modifié le fichier de mapping de mon contrôleur Hercules afin de désactiver les faders HS et de réassigner les boutons pour qu’ils correspondent mieux à ma pratique. Tout cela se fait en JavaScript.
Grâce à Qpwgraph, je peux câbler l’ensemble de manière logicielle, récupérer les entrées de la table et les envoyer vers des logiciels de capture audio pour l’enregistrement ou le livestream (webradio, webTV, etc.).
Qpwgraph avec câblage pour diffusion live via Livekit et Butt.
Et après le DJing…
Si j’utilise ce setup principalement pour le DJing, je peux aussi faire beaucoup d’autres choses avec.
Par exemple, je compose avec LMMS, je masterise avec Ardour, et j’aime beaucoup, lors du mastering, envoyer une piste Ardour vers une entrée de la table afin d’utiliser ses effets, faire des cuts, puis récupérer le résultat sur une nouvelle piste Ardour pour obtenir un rendu plus « live ».
Bien sûr, mon setup n’est ni le meilleur du marché, ni le plus optimisé. Je fais avec ce que j’ai, comme quand j’étais ado. Cela me force à être créatif — et c’est précisément pour ça que je m’embête autant.
Pousser des boutons, c’est bien.
Pousser ses boutons, c’est mieux.
Pour le résultat, je vous laisse juger par vous-mêmes dans la section Mixs de ce site.
K0d.
